
Et la morale dans le Yi Jing ?
La moralité est inséparable d’une spiritualité que l’on pourrait dire laïque. La notion d’un Dieu créateur et de Justice est totalement étrangère aux Anciens Chinois. On ne trouve dans le texte du Yi Jing aucune doctrine du péché. Il n’y a d’ailleurs aucun idéogramme chinois qui rendrait la notion occidentale du péché ou du sentiment de culpabilité.
Pour les anciens chinois, cela signifie tout simplement que le péché, c’est l’ignorance.
De cette ignorance résulte un déséquilibre qui déclenche l’agitation dans l’esprit individuel, détruit l’harmonie intérieure et sème la perturbation dans l’entourage, la société ou même le monde par voie de conséquence. Longtemps avant notre ère, les chinois avaient déjà découvert que tout se tient. L’ignorance est liée au fait que l’être humain a tendance à s’identifier uniquement à son expérience sensible, à son émotion.
Le Yi Jing pointe bien souvent cet écueil au long de ses lignes. Pour les Anciens Chinois (et aujourd’hui encore en médecine traditionnelle), il faut « désobstruer son cœur », logis du Shen, de l’esprit. Un cœur vide de charge émotionnelle et de préjugés va susciter naturellement rencontres et alliances harmonieuses autour de lui.
En premier, le « mal » pour les chinois, est donc ce qui fige. Il faut désobstruer, se maintenir évolutif.
Le Yi Jing ne va pas condamner à priori certains comportements qui pourraient nous choquer. Prenons l’exemple de l’hexagramme 27, « Nourrir » où il est question de la maîtrise des impulsions provoquées par le besoin ou le manque. Le quatrième trait parle d’ « égarement » dans la nourriture, c’est-à-dire d’une certaine frénésie hors norme qui pourrait être redoutable, puisqu’il s’agit de celle d’un tigre. Voici la traduction du texte ancien :
“Égarement dans la NOURRITURE
Ouverture
Le tigre guette avec les oreilles baissées
Son désir s’efforcer de poursuivre et poursuivre encore
Absence de faute”
Le texte (qui a une très forte connotation sexuelle) dit tout simplement qu’honorer ses instincts, même aveuglément, est tout à fait légitime et qu’il n’y a pas de mal à cela… Il faut comprendre bien évidemment que c’est l’ensemble de la situation qui permet et favorise ici l’assouvissement de ce désir. Le Yi Jing voit bien plus loin que le bout du nez du tigre…
Des fausses valeurs, des règles morales sévères et rigides risquent d’être édictées à certaines époques. Ce sont des codes moraux qui peuvent donner un faux sens de sécurité. Les hommes les suivent et tout semble pour le mieux, jusqu’au jour où les situations changent et alors, cette rigidité est signe de mort car toute spontanéité aura été détruite.
L’une des plus belles situations-type du Yi Jing se nomme justement Wu Wang, la « non-errance », traduit par “Spontanément”. C’est l’hexagramme 25.
Accorder les opposés, Yin / Yang, lumière / ténèbres en soi-même, c’est tendre vers la maturité, l’intégralité.
Merci Annick pour votre question
Le Yi Jing ne semble pas proposer une notion de « l’âme » au sens occidental d’une entité individuelle, stable, intérieure, qui constituerait le vrai soi et survivrait au corps. En revanche, le vocabulaire du Yi Jing et de la pensée chinoise ancienne contient des notions qui peuvent entrer en résonance avec ce que nous appelons « âme ».
hún et pò : une « âme » en deux dimensions
La pensée chinoise classique a progressivement développé la distinction : 魂 hún ↔ 魄 pò que l’on traduit souvent, faute de mieux, par : âme spirituelle / âme corporelle
Le hun est associé au Yang, au mouvement, au subtil, au céleste ; le po au Yin, au corporel, au terrestre. Des sources classiques résument même cette opposition comme « shen yang » / « shen yin », esprit Yang / esprit Yin. Il serait donc trompeur de chercher dans le Yi Jing l’équivalent exact de : corps + âme comme dans certaines conceptions occidentales. On trouve plutôt quelque chose comme :
forme / souffle / esprit / transformation, qui sont les différentes dimensions d’un même processus.
C’est très conforme à la logique Yin/Yang du Yi Jing.
Mais le mot le plus intéressant est peut-être shén
Shén est généralement traduit par « esprit », « spirituel », parfois « esprit vital » ou « divin ». Mais là encore, ce n’est pas exactement notre « âme ».
Dans la pensée chinoise, shen peut désigner la manifestation subtile de la vie, la conscience, l’intelligence, la capacité de percevoir et de répondre. Dans la tradition médicale chinoise, par exemple, shen, hun, po, yi et zhi sont considérés comme différentes dimensions de l’activité spirituelle/psychique.
Pour élargir le propos, nous avons une distinction intéressante dans la pensée chinoise :
Terme Idée approximative:
xíng forme, configuration corporelle
qì souffle, énergie, processus vital
jīng essence, substance vitale
hún dimension mobile, subtile, spirituelle
pò dimension corporelle, sensorielle
shén esprit, manifestation de la vie et de la conscience
xīn cœur-esprit, centre de la perception et de l’intention
Mais aucun de ces termes ne correspond exactement à notre concept occidental d’« âme ».
Et cela change beaucoup la manière de comprendre le Yi Jing
C’est peut-être là que votre question devient particulièrement intéressante. Si par « âme » on entend : ce qui, en nous, ne se réduit pas à notre état physique immédiat et qui participe à notre orientation, à notre devenir et à notre transformation, alors le Yi Jing possède effectivement des concepts qui s’en approchent.
Mais si l’on entend : une entité intérieure permanente, personnelle, indépendante du devenir et du changement, alors le Yi Jing est beaucoup moins compatible avec cette conception. Car sa direction fondamentale est précisément celle du changement.
Le fameux : 易 (yì) = changement / transformation fait que l’humain n’est pas pensé comme une essence fixe qui traverserait les événements. Il est plutôt une configuration momentanée de forces en transformation.
Une formulation qui me paraîtrait assez juste si vous cherchiez à expliquer à quelqu’un : « Le Yi Jing a-t-il une notion équivalente à l’âme ? » je dirais :
Pas exactement. Le Yi Jing ne semble pas concevoir l’âme comme une substance personnelle séparée du corps. Il dispose plutôt d’un ensemble de notions — notamment hun 魂, po 魄, shen 神, jing 精 et qi 气 — qui décrivent les différentes dimensions, subtiles et corporelles, de ce qui anime et transforme un être. Parmi elles, le hun est probablement ce qui se rapproche le plus de notre idée d’« âme », mais dans une conception dynamique plutôt que substantielle de la personne.
Et le « 游魂 (yóu hún) » — le hun qui erre/se déplace — du Yi Jing est probablement la piste la plus féconde si vous voulez pousser cette question philosophiquement. Il permet notamment de poser une question très intéressante :
dans le Yi Jing :
ce qui constitue le « soi » est-il quelque chose qui demeure, ou quelque chose qui se transforme ?
Merci beaucoup pour ce texte très éclairant.
Je me pose une question qui peut paraitre un peu bizarre. Je voudrais savoir si dans le Ji Ying , on trouve une notion qui pourrait être équivalente à la notion ” d’âme”
Marie -Pierre Dillenseger dit que l’âme est ce qui nous survit
Merci à nouveau
merci Dominique,
Comme d hab je suis en parfait accord avec ce que tu ecris.