Détresse, consultation du Yi Jing et traduction
En dehors des contextes d’apprentissage, de recherche à des fins didactiques ou d’érudition, l’élan vers l’usage du Yi Jing part d’un mouvement lié a minima à un état d’inconfort, voire à une souffrance psychique. Préoccupation, inquiétude, hésitation, déstabilisation, désorganisation, détresse… le consultant concerné par ces états est en général un adulte mu par un double besoin de sens : signification et orientation.
S’il opère seul, le consultant est censé maîtriser suffisamment l’usage du Yi Jing pour se livrer à une opération complexe. Ses effets bénéfiques se feront connaître à l’issue du tirage et de son interprétation, par une forme d’apaisement émotionnel, attestant d’une réorganisation psychique.
Nous partirons de la notion de détresse (Hilflosigkeit), expérience fondamentale, entendue comme tout type de situation existentielle conduisant à se ressentir « être sans aide » ou « en manque d’aide », et comprise ici comme motivation de la consultation. Il en découle nécessairement que le recours au livre est censé apporter une forme d’aide. Le Yi Jing est alors pris dans un certain type de relation avec le consultant et lui répond d’une certaine place.
Pour préciser ce qui est en jeu, nous évoquerons ce qu’on appelle la situation anthropologique fondamentale. Dans celle-ci, l’infans est régulièrement en détresse du fait de son impuissance à faire face seul à ce qui lui arrive. Nombreux sont les événements et les sensations qui sont vécues par lui comme énigmatiques et inquiétantes. Il émet alors des cris inarticulés vers celui ou celle qui est à ses côtés, et dont l’intervention doit apporter un apaisement. Ce prochain, chargé de décoder les raisons de ce cri et d’y répondre pour apaiser la détresse de l’infans, Freud le nomme le Nebenmensch.
Dans le contexte qui nous occupe, celui qui consulte le Yi Jing n’émet plus un cri inarticulé, mais expose une problématique, formule une demande et des questions. Le sujet en détresse, en désaide (hilflos), s’appuie sur un dispositif secourable (hilfreich). D’où notre proposition de transposer « l’appel du Nebenmensch » en « usage du Nebenbuch », ce livre auxiliaire à portée de main qui aide en apportant son concours.
Par ailleurs, si c’est vers le Yi Jing que se tourne le consultant, c’est que ce dispositif (livre, processus de tirage, avec ou sans intermédiaire expérimenté…) est l’objet d’un mouvement vers un Autre connaissant, qui s’appelle également un transfert. Le Yi Jing est donc l’objet d’un transfert, en tant que dispositif supposé savoir. La réponse sera alors émise de cette place particulière.
Et quelle est donc la nature de cette réponse ? En lieu et place d’un soin particulier répondant à un besoin biologique apporté par le prochain secourable-Nebenmensch, le Yi Jing-Nebenbuch dispense une nourriture mytho-symbolique, composée en l’occurrence de sagesse et de spiritualité ancrées dans la culture chinoise.
La métabolisation de cette nourriture symbolique par le consultant, aboutit à une traduction du message énigmatique qui déclencha sa détresse. Cette aide à la traduction apportée par l’usage du Yi Jing a pour effet de réorganiser le psychisme, sortant momentanément le sujet de l’état l’ayant conduit à sa consultation.
Pour approfondir les notions abordées :
- La détresse dans l’œuvre freudienne, in Traité de psychopathologie de l’adulte, Narcissisme et dépression, sous la direction de Catherine Chabert.
- Le primat de l’autre en psychanalyse, Jean Laplanche.
- Laplanche et la traduction : une théorie inachevée. Le mytho-symbolique : aide ou obstacle à la traduction ?, sous la direction de Christophe Dejours et Hélène Tessier.
- L’usage contemporain du Yi Jing comme aide à la traduction et son application dans des situations professionnelles complexes, intervention aux Conférences d’été du Centre Djohi, juin 2024, Laurent Chaine
Excellent article ! Il faut regarder sur Internet l’expérience du docteur René Peoc’h : action de l’esprit sur la matière. C’est l’aboutissement d’une thèse de doctorat en médecine validée par l’académie des sciences.
Denis BIGOT
Mais quand “moi” je jette,la pièce en l’air, ce n’est pas “moi” qui la fais retomber sur le côté Pile ou le côté Face 😕
Merci Laurent.
Que c est bien écrit.
OUI le livre du Yi. King est un ami auquel on peut confier sa situation inconfortable., lorsqu on est seul avec soi meme.
Et il repond comme un ami,
Intéressant, Laurent, merci à toi !
On peut cependant se demander si le Yi Jing nous offre ainsi le lieu d’un transfert positif, ou s’il nous permet seulement – dans une approche enfin mature – de retrouver en nous les ressources nécessaires à la compréhension des situations qui nous concernent et nous dérangent… par le simple truchement d’un tirage de pièces ou de baguettes 🙂
Car c’est bien moi qui fait jaillir la réponse à l’endroit où je suis capable de la recevoir…