Pourquoi le Centre Djohi s’appelle “DJOHI” ?

par | 10 Mar 2025 | 2 commentaires

Lorsque j’ai fondé l’association en 1985, s’est posée la question de son nom. Son objet était parfaitement défini par son sous-titre : « association pour l’étude et l’usage du Livre des Changements », mais quel nom lui donner ?
Le premier problème que soulevait cette question du nom tenait au fait que l’ouvrage sur lequel elle était fondée n’avait pas, dans son pays d’origine, un mais deux noms. Cela n’est pas particulièrement chinois, il arrive souvent que les textes fondateurs des grandes civilisations aient plusieurs noms, l’un officiel et l’autre courant. Par exemple le nom officiel de l’ouvrage fondateur de la civilisation chrétienne est « Nouveau Testament », mais on s’y réfère généralement en l’appelant « l’Évangile ».

En Chine, le nom officiel du Livre des Changements est : 易 經, deux idéogrammes qui signifient littéralement : classique (經) des changements (易) et dont la prononciation s’écrit : yì jīng en pinyin. Cependant, les Chinois cultivés s’y réfèrent en utilisant deux autres idéogrammes : 周 易, qui signifient littéralement : (livre des) changements (易) (de la dynastie) des Zhou (周) et dont la prononciation s’écrit « zhōu yì » en pinyin.
Fallait-il baptiser l’association sous ce nom-ci ou bien sous ce nom-là ? L’une et l’autre possibilité présentaient chacune une difficulté majeure qui tenait à un problème plus général : la transcription des sons de la langue parlée chinoise en lettres latine.

À la différence des langues européennes, qui s’écrivent à l’aide de signes (les lettres) transcrivant uniquement des sonorités, la langue chinoise s’écrit avec des idéogrammes, des signes qui ont du sens sans pour autant présenter d’indications sonores précises. Les caractères chinois sont uniques, ils peuvent être prononcés fort différemment au Nord et au Sud de la Chine, sans que cela ne change rien ni à leur signification ni à leur forme graphique.

C’est loin d’être le cas en Occident où chaque groupe linguistique note à sa manière les sons de sa propre langue et partant, ceux des langues étrangères. C’est ainsi que le nom chinois du Livre des Changements a été longtemps noté : « Yi King » en français, « I Ching » en anglais, « I Ging » en allemand, etc. Il a existé jusqu’à 27 systèmes différents de transcription des sons du chinois en lettres latines, et cette cacophonie aurait pu durer encore si en 1973 l’UNESCO n’avait pris la sage décision de recommander l’utilisation du seul système qui pouvait mettre tout le monde d’accord sans vexer personne : celui que les Chinois avaient mis au point et qui est le « pin yin » 拼 音, littéralement : épellation (拼pīn) des sons (音 yīn).

C’est ainsi que Mao Tsé-Tung est devenu Mao Zedong (sans jamais avoir cessé d’être 毛泽东 máo zé dōng) et que le « Yi King » est devenu le « Yi Jing ».
Ce fait, qui est aujourd’hui en passe d’être entré dans les habitudes était, en 1985, encore très problématique. Parler alors du « Yi Jing », regardait l’avenir, mais coupait du présent, utiliser la forme plus familière « Yi King », confortait le public français mais masquait l’enracinement chinois de l’association nouvelle. Pour sortir de cette impasse, je me suis alors décidé à utiliser pour nommer l’association le nom le plus couramment chinois du Livre des Changements. L’objectif était double : ancrer l’association dans la fidélité raisonnée à la tradition chinoise et en même temps sortir le Yi King du marigot divinatoire et du bourbier New Age dans lequel il était alors confiné. Mais ce choix posait par lui-même un autre problème : lue en français « zhōu yì » la transcription en lettres latine des idéogrammes 周 易 sonnait comme le nom d’une marque de nouilles mal cuites. Comment sortir de cette impasse ?
Le caractère 周zhōu a pour signification : global, entier, universel. Il tient ce sens de sa signification originelle : cycle (liturgique) complet, signification qui est toujours la sienne aujourd’hui1.

C’est pour cette raison que le clan du Roi Wen, après avoir vaincu les Shang, a choisi cet idéogramme comme nom dynastique. Ils voulaient par là se présenter comme les « universaux », exactement comme plus tard, la dynastie Ming (1360-1644) se présentera comme les « brillants » (明 míng) les conquérants Mandchous la dynastie des Qing (1644-1911) comme les « purificateurs » (清 qīng).

En nommant le Classique des Changements : 周易 zhōu yì, les Chinois recoupent deux plans : historiques et philosophiques, puisqu’ils énoncent ainsi que cet ouvrage est à la fois : le (livre des) Changements (issu) de la dynastie des Zhou et en même temps : (le livre de) l’universalité du changement. De tout cela, il résultait que c’était bien sous le patronage du Zhou Yi d’origine qu’il fallait ranger l’association, plutôt que sous celui du Yi Jing, le « classique » bien plus figé qu’en avaient tiré les Han2. Ce n’était pas un point de détail, mais la volonté d’ancrer dans l’association l’idée d’une fidélité raisonnée à la tradition chinoise. Bien entendu, tout ce qui vient de Chine à propos du Livre des Changements nous intéresse, mais ce n’est pas pour autant, parce que cela vient de la Chine, ancienne ou contemporaine, que nous devons le recevoir comme… parole d’Évangile.

Cependant, choisir de mettre le nom de l’association sous l’égide de la dynastie fondée par les fils du Roi Wen ne résolvait pas un double problème pratique : celui du nom sous laquelle, à la Préfecture de Police, elle allait être enregistrée en lettres latines et surtout celui sous lequel elle allait vivre. Alors j’ai décidé d’inventer un mot « Djohi ». Il avait un double avantage : d’abord être original, mais surtout il sonne en français exactement comme se prononcent en chinois les deux idéogrammes : 周 易3. Linguistiquement douteuse et commercialement critiquable (on entend souvent des gens qui n’en ont pas l’habitude l’énoncer « dod-ji »4), c’était une décision risquée, mais ce nom où se love un résumé de tout ce qui constitue la particularité et la spécificité de notre association est bien vivant parmi les… « djohistes ».

L’affaire étant entendue, en 1987, au cours du neuvième voyage que j’accompagnais en Chine, j’ai pu faire graver à Pékin le sceau officiel de l’association :

sceau du Centre Djohi

Il est constitué de quatre caractères écrits en style anciens, dont les deux derniers forme le mot chinois équivalent à « centre » et les deux premiers le nom familier du Yi Jing :

caractères qui composent le sceau de Djohi

Organisés en couronne, ces idéogrammes se lisent de la périphérie vers le centre comme les quatre trigrammes au milieu desquels ils sont insérés. Ces trigrammes, rangés dans la disposition dl Roi Wen, la seule organisation trigrammatique explicitement décrite dans lla 8° Aile, sont un hommage à l’ancêtre de la dynastie des Zhou.
C’est dans le même esprit que ce sceau a été utilisé pour la première affiche publicitaire du Centre Djohi (dessinée en 1988 par Catherine Spangaro) avec l’adjonction en son centre du caractère 卦guà qui désigne toutes les figures linéaires du Yi Jing que Dai Sijié le cinéaste et auteur de « Balzac et la petite tailleuse » avait aimablement calligraphié pour le numéro 1 de la revue Hexagramme.

sceau du Centre Djohi avec gha

 

1 Ce caractère constitue d’ailleurs un joli exemple de la souplesse de la vieille écriture chinoise confrontée à la modernité. Comment dit-on en français : week-end ? Ne répondez pas « fin de semaine », comme le préconise l’Académie, ce serait hypocrite ; personne n’utilise cette expression, nous disons tous « ouiquende » quelle que soit la façons dont nous l’écrivons. La Chine est passé à la semaine anglaise en 2001 ; il a donc bien fallu qu’elle utilise une expression pour parler de ces deux jours de congé par laquelle elle se termine. Aucune difficulté, week-end s’écrit en chinois : 周末 zhōu mò, littéralement : extrémité (末 mò) du cycle (hebdomadaire) complet (周 zhōu).

2 Sans compter le fait que choisir « yi jing » dans le nom de l’association, entraînait le délicat problème d’avoir à choisir pour le caractère « jing » entre la forme traditionnelle (經), ce qui pouvait passer pour une reconnaissance à Taiwan, et sa forme simplifiée (经) ce qui pouvait passer pour une allégeance à Pékin.

3 Le caractère « 周 », transcrit « zhōu » en pinyin, se prononce en réalité « djo ».

4 Et ne parlons pas d’internet qui n’existait pas à l’époque. Pour arriver au site de notre association, il faut vraiment le vouloir, ce qui est une bonne chose en soi !

2 Commentaires

  1. Désolé de ne pas être des vôtres demain et dimanche.
    Pour des raisons impératives de santé, je reste en Occitanie .

    Bien à vous et grand bonjour à Cyrille !

    Guy Hospod

  2. Bonjour à tous !
    Quelques dates phare depuis mon approche du Yi Jing (ou Zhou Yi) en 1970.

    A cette époque en hiver 1970, ma première participation à un exposé du Yi Jing dans l’Essonne,
    45 ans après je réalisais une présentation du Livre dans ma commune où une association de Qi Gong m’avait invité.
    Ainsi devant un auditoire, étaient transmises de bien belles explications de ce Livre qui pour certains demeurait énigmatique.
    Je collectais tout ce qui pouvait être écrit sur le Livre, mais malheureusement en 1970 à cette époque il n’y avait que la version de Wilhelm traduite d’Etienne Perrot et celle de Philastre (Annales du Musée Guimet 1975) mais bon !
    On attendait cependant la « Brique rouge en 2002 ! »

    En 1985 dans Paris au cours d’une quête jamais interrompue, j’achetais
    un ouvrage intitulé «  Étude sur l’Origine du Yi King
    YI Jing Jing YI » ceci au cercle sinologique de l’Ouest, avec la mention :
    Dynamique du Changement, Stratégie énergétique.
    Les intervenants R.M. Ina Bergeron et Cyrille J.D Javary.

    Ce dernier rencontré plus tard, lors d’un atelier en juin 2009, me dédicaçait sur le tard
    « Pour Guy Hospod cet ouvrage qui fut «  à l’origine. »

    J’en suis encore fier et de l’en remercier ici sur le blog, ce qui m’a emmené vers une belle aventure dans les changements.
    Autre date phare celle de 2014, le colloque à Paris était riche en exposés divers.

    Et donc il se prépare une autre date phare où je pense être présent à Paris , car je m’en suis éloigné par écouter la sentence du Livre hexagramme 2…. 
    « Il est avantageux d’avoir des amis au Sud-Ouest », ainsi d’émigrer en Occitanie.

    Alors à bientôt pour les 40 ans de DJOHI.

    Guy Hospod

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