Bien sûr c’est très tentant… Même si prudemment on laisse à l’autre le soin de lancer les pièces ou de partager les baguettes, pourquoi ne pas déchiffrer pour lui la réponse ? Et ainsi s’approprier une position valorisante de conseil, d’interprète, « d’éclaireur »…
Sauf que…
En dehors des contextes de formation – où le tirage effectué sert seulement de pré-texte à un travail pédagogique -, la situation est beaucoup moins simple qu’il y paraît : en termes d’informations comme en termes de posture.
En termes d’informations, tout d’abord…
Interpréter avec et pour quelqu’un, c’est quelque part imaginer que la réponse est tout entière contenue dans le tirage effectué. Comme si le tirage avait une signification propre indépendamment de celui qui tire, de la question posée, de son contexte et des ses enjeux, qu’il suffirait de savoir décrypter, comme on résout une énigme.
On pourrait pourtant tout à fait imaginer aujourd’hui – si ça n’a pas déjà été fait – qu’une intelligence artificielle bien nourrie et bien entraînée puisse facilement poser ainsi précisément quelque chose du sens global des 4 096 tirages possibles a priori. Mais, est-ce qu’on aurait pour autant notre réponse ? Non, parce que le travail de mise en relation entre le cadre donné par le Yi Jing et la question posée par le consultant (au sens de celui qui consulte) resterait intégralement à effectuer.
Au final, seul celui qui pose la question détient les clés de sa réponse. Ce qui est signifiant pour lui dans les textes. Pourquoi il a éprouvé le besoin d’obtenir justement ce conseil là, et pas un autre, même proche. A quoi correspond précisément pour lui, ici, maintenant, tel mot, telle phrase en apparence obscure, tel conseil même déconcertant. Ce qu’il doit en entendre, et ce qui peut le mettre en mouvement.
Je peux donc aider, accompagner, faciliter, encourager la démarche mais – en réalité – pas interpréter la réponse. Au mieux suggérer une piste, indiquer une logique de cohérence possible. Avec légèreté. Sans certitudes. Et sans aucune tentation d’emprise surtout…
Ce qui pose aussi la question de la posture.
Si je suis coach, je peux bien sûr l’aider à travailler sa question en amont, comme à inscrire la réponse dans un cadre plus large en aval. Mais ça suppose que je sois coach, formé, entrainé et reconnu ici comme tel, dans un cadre d’exercice approprié.
Si je suis conseil, idem. Je peux utiliser le tirage pour produire une idée, une direction, confirmer ou infirmer une hypothèse, mais parce que ça s’inscrit dans un travail que l’autre m’a déjà confié pour lui.
Si je suis voyant, enfin, je peux utiliser le tirage comme support de voyance (et comme garde-fou en même temps), afin d’obtenir en direct des informations d’autant plus exactes et précieuses. Mais encore faut-il que j’aie actualisé correctement la faculté nécessaire, et qu’on m’ait sollicité clairement pour ça. Non sans une contrepartie symbolique au passage.
Sinon, ami, partenaire de formation ou de « co-développement » avec et par le Yi jing, je ne peux qu’accompagner la consultation, avec prudence et discrétion. Sans parler à la place de l’autre, ni savoir quoi que ce soit pour lui… D’autant que – même si c’était le cas – ce ne serait guère utile non plus !
Car les bons consultants le savent bien : poser le bon diagnostic, connaître la bonne réponse, être juste ou avoir raison ne suffisent de toute façon en rien. Le travail n’est accompli que quand l’autre s’est approprié la réponse, l’a faite sienne, et a ainsi modifié sa posture ou ses choix.
Oui, oui, Dominique, je suis d’accord avec toi – et je l’avais bien écrit comme tel – on peut bien sûr accompagner la démarche, fournir des éléments de compréhension, et pourquoi pas recadrer prudemment si besoin 🙂
Mais à deux conditions :
– de rester très prudent dans les éléments d’analyse, parce que ce n’est pas notre tirage mais le sien, et qu’il demeure seul détenteur au fond des clés de lecture réelle.
– d’être très clair en termes de posture aussi. C’est quoi cette relation ? comment suis-je posé ici par rapport à l’autre ? Avec quelle légitimité ? Est-elle acceptée comme telle ? Quelle en est la contrepartie etc. La situation de “consultation” ou “d’aide à l’interprétation” n’est pas si simple, ni si évidente… ni si dépourvue de risques de dérives !
Merci à tous trois d’évoquer ce point de vue.
J’y apporterais un petit bémol…
Je vais reprendre l’idée de Jean-Philippe concernant l'”effet Léonard” :
« L’inspiration apparaît, quant à elle, de la façon classique décrite par Léonard de Vinci. Léonard recommande aux peintres de contempler un ensemble de formes vagues comme celle d’une tache d’humidité sur un mur ; ils y verront paraître des compositions inattendues, batailles, architectures… Au premier abord, les commentaires du Yi Jing sont assez obscurs pour nous et ce que nous comprenons de la structure de l’hexagramme est si mouvant que nous ne parvenons pas à la saisir ; textes et lignes jouent alors le même rôle révélateur que la tache de Léonard. Notre regard choisit de ne retenir que certains aspects, créant une vision toute différente de celle qui naîtrait d’une analyse détaillée. »
Oui, mais…
L’intuition, pour être fiable, ne peut se déployer à mon sens en évacuant les garde-fous de la méthode d’analyse…
Car le danger de se fourvoyer est bien là : ce qu’il “doit en entendre” n’est pas ce qu’il “croit entendre”. Et l’analyse détaillée me semble importante afin de rectifier le tir si nécessaire.
Combien de fois j’ai vu une personne interroger le Yi Jing prendre des vessies pour des lanternes, Interpréter un texte afin qu’il colle à son désir, en oubliant de faire le pas de côté pour tenir compte des connections graphiques et textuelles qui deviennent l’architecture de la réponse
Accompagner une personne dans une interprétation n’est pas forcément s ’approprier une position valorisante… C’est plutôt se mettre à l’écoute de l’autre afin que la réponse soit opérante dans la bonne direction.
Bien amicalement
Dominique
Merci , superbe réflexion ! Toujours plein de pertinence, Didier.
Pour compléter , je dirais 2 choses: à un moment donné on doit ressentir la justesse de la réponse, de la problématique dans laquelle on se trouve avec l’attitude à adopter et ça , seul celui qui réalise le tirage peut le faire. (Je parlais de l’effet yang du tirage: une prise de conscience personnelle survient qui va me permettre un discernement…)Voire même , parfois ou souvent, on ne sait pas vraiment , mais quelque chose en moi a bougé , à mon insu ( ou plutôt à l’insu de mon mental ordinaire: l’effet yin du tirage…) et c’est la suite des évènements qui me permettent finalement de mieux comprendre le message de l’hexagramme. Je dirais donc qu’à ce moment du tirage, je ne sais pas, mais ce “je ne sais pas” a été “calibré” d’une certaine façon , me rendant plus ouvert, plus réceptif, sans doute même plus disponible à la suite des évènements, au mouvement de la situation , autrement dit, me rendant plus apte à coller au réel et épouser le changement. (Propos qui me rappellent ces échanges passionnants avec notre cher Jean-Philippe Schlumberger 😉 )
Cher Didier,
Le sujet de ta publication est vraiment d’actualité car il est, peut-être, prévu d’inscrire « Interprétation des tirages, risques et limites » dans le programme des rencontres organisées à la Neylière en mai prochain.
L’interprétation est toujours délicate surtout quand elle concerne des domaines sensibles (relations de couple, santé, orientation professionnelle, etc.)
Ton intervention définit déjà le champ de ces limites, il nous restera à la compléter par les risques et les expériences de franchissement de ces limites que pourront évoquer nos amis djohistes pendant ces rencontres.
Bien à toi
Christian