Les Chinois m’ont appris trois choses : le “penser par deux”, le vivre et le mourir

par | 14 Nov 2025 | 5 commentaires

Le penser par deux

Le « penser par deux » est une manière particulière de concevoir les situations malaisées, et particulièrement efficace pour leur trouver une issue quand on se sent pris(e) au dépourvu(e).   Le mode de « penser par deux », les Chinois l’appellent d’un seul mot : Yin-Yang. Un seul  mot et non pas deux, Car dès qu’on dit « LE Yin et LE Yang », on quitte Pékin, pour revenir à Athènes, puisqu’on pose naturellement, c’est-à-dire culturellement, qu’il s’agit de deux catégories, distinctes, au mieux complémentaires, au pire opposées. Quand Aristote nous en fonçait dans le crâne qu’une chose « ne pouvait pas être à la fois A et non-A », il oubliait qu’aucune chose ne peut être en dehors du temps qui passe et qu’un jour c’est toujours un jour et une nuit et que chacun des deux est à la fois le futur et le passé de l’autre.  Rares sont les ouvrages traitant d’un quelconque domaine chinois qui ne commencent pas par un chapitre dans lequel « yin-Yang » est rétréci à n’être plus que deux colonnes d’opposés irréconciliables : chaud/froid, clair/obscur, voire pire encore : masculin/féminin !Pourtant ce n’est pas ainsi que l’esprit chinois se figure le penser par deux.  Deux citations en font foi. La première est due à un lettré du 3° siècle Wang Bi[1] qui dit tout uniment : « Yin, c’est ce qui va devenir Yang ; Yang, c’est ce qui va devenir Yin ». N’est-ce pas encourageant de savoir que  nuit c’est ce qui va devenir jour, et que l’hiver c’est ce qui va devenir l’été ?

L’autre citation se trouve dans le Yi Jing, le Classique des Changements, Le premier des cinq Classiques confucéens  que tout lettré devait connaître par cœur s’il voulait réussir aux examens impériaux qui ouvraient la port à tous les grands emplois mandarinaux.Or c’est justement dans un passage du Yi Jing[2], datant de la dynastie des Han (moins 206 – plus 211) que le couple yin-yang, que l’on trouve dès le 8° siècle avant dans l’antique Canon des poèmes dans le sens de : ciel voilé- ciel clair, apparaît pour la première fois comme emblème du penser par deux dans une formulation lapidaire : « un yin, un yang, ce couplage a pour nom le fonctionnement des choses »[3]. Mais la particularité grammaticale de la construction : un …, un …, c’est qu’elle est à la fois distributive (un côté yin, un côté yang) et successive (une fois yin, une fois yang), comme le jour et la nuit.

Une troisième citation, moderne celle-ci, va nous offrir le meilleur résumé de l’utilité du mode de penser yin-yang pour débroussailler efficacement les situations antinomiques. Elle est extraite d’une conférence prononcée fin des années 30 à l’université militaire de Yen’An. Mao devait alors expliquer à ses partisans que le PCC venait de conclure avec le KMT de Tchang Kai-Shek un pacte de front uni antijaponais, qui revenait à remettre l’Armée Rouge sous commandement des ennemis de classe. Il fallait donc maintenant expliquer aux vétérans de la Longue Marche que les « rats réactionnaires » du KMT étaient devenus des camarades de combat !  Mao pose alors le principe : « Un se divise en deux ». Il ne pouvait pas employer les mots « yin-yang », cela aurait fait vieux jeux, mais c’est bien du mode du penser par deux qu’il s’agit. Et Mao poursuit en précisant que ce principe signifie non seulement que toute situation se présente toujours sous deux aspects, une contradiction principale et une contradiction secondaire, mais également que ces deux éléments particuliers sont à la fois hiérarchisés et évolutifs. Avec le temps, en effet, la contradiction principale deviendra secondaire et la contradiction secondaire, principale. Et Donc, concluait-il, en ce moment la contradiction principale est la lutte contre l’envahisseur japonais et pour cela nous faisons alliance avec notre ennemi de classe ; et quand les envahisseurs seront chassés, alors nous reprendrons la lutte pour le pouvoir.La dynamique au cœur de cette stratégie éclaire ce qui, dans notre manière de traiter les situations contradictoires, les rend insolubles : nous les considérons de façon inerte, comme des « arrêts sur image », omettant d’y inclure le facteur temps. « Le Cid », la tragédie de Corneille est emblématique de ce blocage. Chimène est enfermée dans l’insoluble conflit entre son amour pour Rodrigues et son devoir filial qui exige l’exécution du meurtrier de son père. Quoi qu’elle fasse elle trahit.  Seule l’évolution de la situation transformant Rodrigues en sauveur de la nation lui ouvrira une issue.

« Sur terre tous les rapports humains sont (du type) frère aîné-frère cadet », Cette phrase de Confucius[4] est un autre exemple de l’ouverture qu’apporte la dynamique du penser par deux. On y trouve une double idée : d’abord un principe généreux : entre tous les humains doivent être développée s des relations fraternelles. Ensuite, précision rarement soulignée en Occident : tous les rapports humains sont toujours hiérarchisés. Injuste lorsqu’elle est figée dans des classes ou des castes, cette hiérarchisation devient productive dès lors qu’elle est organisée évolutivement. Bien sûr, le cadet et la cadette ne deviendront jamais l’aîné(e), mais ils deviendront père et mère à leur tour et alors c’est à eux que leurs enfants devront respect et obéissance, car cette soumission momentanée est conçue comme le meilleur moyen d’apprendre aux enfants comment tenir, le moment venu, leur rôle de parent.

Yin comme Yang sont avant tout des manières d’agir, des stratégies dont aucune n’est supérieure à l’autre, leur efficacité ne dépend que de leur adéquation avec le moment de la situation. Il existe pourtant une différence importante entre eux, valorisée dans le Yi Jing, poétisée par le Dao De Jing, et mise en pratique par le Judo traditionnel : la stratégie Yin est plus efficace que la stratégie Yang. D’où vient cette différence ? Pourquoi dans le Classique des Changements la stratégie Yang, offensive, brutale, primaire, est-elle deux fois plus souvent déconseillée que conseillée ? Simplement parce que chacun d’entre nous, homme comme femme, nous sommes vivants, chauds, mobiles, donc par nature porté vers un mode de réaction Yang. C’est pourquoi nous devons constamment réapprendre la réponse Yin, souple, défensive, secondaire, réfléchie.  Reculer quand on est agressé, acquiescer quand on est contrarié, ne sont pas des marques de faiblesse  ou d’hypocrisie, mais d’intelligence et d’efficacité. Voilà pourquoi la politesse chinoise, souvent perçue comme maniérée ou dissimulée, est en fait un art délicat, celui du savoir-vivre ensemble.

 

Le vivre et le mourir

Cet art de vivre, les Chinois le tiennent aussi d’une vertu qu’il est bon d’apprendre : la force joyeuse que donne le fait de ressentir le « vivre » en soi. Ce « vivre » est le nom imprécis de cette réalité diffuse, sans début ni fin, passant continuellement de Yin à Yang, et que l’on nourrit par le « yang sheng »[5]. Un jour, pour un temps, il s’est incarnée en chacun de nous, comme en chacune des « dix mille » choses vivantes sous le ciel. Cette perception du « vivre » comme étant à la fois intérieur et extérieur à soi produit un double sentiment de communion, sociologique avec les autres humains, écologique avec la nature vivante. De cela dérive aussi un rapport apaisé avec la mort qui est finalement ce que l’esprit chinois m’a offert de plus précieux.      Fondamentalement paysan, l’esprit chinois n’a jamais envisagé autre chose que le vie terrestre. Pas de Paradis, ni d’Au-delà, la vie n’est pour lui qu’un passage entre manifestation et disparition, analogue à la ronde yin-yang des saisons. Or la vie n’existe pas sans la mort, et la douleur commune à tous les humains est toujours la perte des êtres chers et l’énigme de notre propre mort. Au-delà de la réponse en forme de promesse consolatrice que chacune des grandes religions ont apporté, toutes partagent le même axiome : les défunts sont séparés des vivants par un gouffre infranchissable. Et même parmi ceux qui pensent qu’il est possible d’y jeter un pont, les spirites qui communiquent avec les disparus, ceux qui postulent la présence réelle des fantômes  ou ceux qui croient à la réincarnation, aucun ne met en doute cette séparation radicale qui coupe les vivants des morts.       L’esprit chinois ressent différemment cette situation. Il ne pense pas que les défunts sont morts, mais qu’ils sont simplement partis vivre dans l’invisible, cette région du monde qui n’est pas coupée de l’univers visible et qui en fait tout autant partie, comme la nuit fait partie du jour et l’hivers (la mal dite « morte saison ») de la ronde annuelle. Si en Chine, la couleur du deuil est le blanc, ce n’est pas parce qu’il évoque une sorte de purification de l’âme lorsqu’elle est débarrassée de sa prison charnelle, mais parce que c’est la couleur associée avec l’Ouest, le couchent du jour, l’automne de l’année, lorsque le flux vital, qui ne meurt jamais, rentre dans le Yin, devenant invisible, œuvrant sous la terre à la croissance des racines sur lesquelles s’appuieront les moissons futures et les arbres centenaire.

C’est la raison pour laquelle il est une célébration occidentale que les Chinois trouvent mal placée, c’est la Toussaint. Ce qui les étonne c’est qu’un rituel annuel envers les défunts ait lieu en plein cœur de l’automne. La cérémonie chinoise qui peut lui être comparée[6] a lieu début avril, au moment où se concrétise dans le ciel l’affirmation du renouveau printanier. Lors les premiers labours étant terminés, les paysans ont un moment de répit dont ils profitent pour raccrocher l’année passée avec la récolte nouvelle[7] et renouer le lien entre les membres de la famille qui sont partis au loin et ceux qui sont restés ici-bas. Appelée aussi « fête du nettoyage des tombes »[8] ce rituel adressé aux défunts n’est pas un culte rendu au morts. Comme l’explique nettement le Père Larre : « Il ne s’adresse pas au souvenir des parents défunts, mais prétend au contraire les atteindre là où ils sont allés et les aider à vivre là où ils sont »[9].  Son principe consiste à inviter le ou les défunt(s) à revenir, le temps d’une retrouvaille, au milieu des siens. Or pour faire se déplacer des Chinois, le meilleur moyen est de les inviter à un bon repas. On cuisine donc pour les défunts leurs plats favoris, servis avec le bon alcool de sorgho sans lequel un repas de gala ne saurait se tenir. Alors, après que les mets aient été déposé sur la tombe recouverte d’un belle nappe, le fils aîné prend la parole et raconte aux défunts ce qui s’est passé dans leur contrée depuis le printemps dernier.       Ensuite, comme les défunts ne consomment que l’essence invisible des plats qui ont été pour eux préparés, les participants concluent la cérémonie par un joyeux banquet et puis chacun s’en retourne chez soi, heureux et tonifié par ces retrouvailles familiales, réunissant un moment vivants et défunts.  Si le déroulement de pareille célébration a de quoi nous surprendre, ne serait-ce pas parce qu’au fond de nous-mêmes, nous envions cette simplicité et cette familiarité des Chinois dans les rapports avec leurs morts ? En tous cas, c’est un des plus beau cadeaux qu’ils m’ont offert.

Après avoir enterré ma mère, j’ai grâce à eux compris qu’elle n’était pas séparée de moi définitivement ou, ce qui revient au même, jusqu’au Jugement dernier. Elle était simplement partie vivre au loin, là où mon père l’attendait depuis de longues années. Et donc que moi, leur fils, je devais continuer à me comporter envers eux comme tel. Par exemple, chaque fois qu’il m’arrivait quelque chose d’important, comme par exemple la parution d’un nouveau livre, je devais continuer à aller leur annoncer comme je l’avais fait de leur vivant. Depuis lors, à chaque nouvel ouvrage publié, souvent en compagnie de cousins ou de cousines, je vais en déposer un exemplaire sur leur tombe[10]. A cette occasion, après avoir allumé un bâtonnet d’encens dont la fumée ouvre les portes entre les mondes, sans aucune gêne, je raconte familièrement à voix haute à mes parents ce qui est arrivé à leur fils depuis la dernière fois que je suis venu les voir. Et chacune de ces visites m’ont toujours profondément rasséréné ; mes parents n’étaient plus disparus, je n’étais plus orphelin.

Ce genre de rendez-vous, bien sûr, ne peut avoir lieu tous les jours. Qu’importe, l’esprit chinois m’a aussi apporté une réponse élégante à cette difficulté. Pour entrer en relations avec ses défunts, famille ou amis, point n’est besoin d’aller forcément jusqu’à leur dernière demeure. Traditionnellement inscrire le nom du disparu sur une tablette de bois suffit pour bâtir un pont entre les mondes. Et pour nous qui ne sommes pas Chinois, point n’est besoin d’idéogrammes, une représentation y pourvoit très bien. Et nous avons tous quelque part une photo de ceux qui nous ont aimé, accompagnés, élevés.  Pour se relier à eux, disposer devant cette image quelque offrande de fruits et y allumer un encens suffit à la transformer en autel des ancêtres. C’est ainsi que je fais à chaque publié, en déposant le magazine ouvert à la page concernée, devant cet « autel » temporaire qui n’existe que le temps de ce rituel respectueux, apaisant et léger. Ensuite la vie reprend son cours et quand le vivre qui m’habite aura atteint son terme, je me plais à penser que peut-être dans ma famille et mes amis certains sauront à leur tour garder ainsi vivant ce lien réconfortant qui réunit les générations.      Comme l’avait si bien ressenti Elie Faure : «  La méditation sur la mort fait voir les choses essentielles. A la lueur de cet éclair, l’esprit chinois saisit l’absolu. C’est parce qu’il n’aperçoit rien au-delà de la vie que son hymne à la mort ramasse tout ce qu’il y a d’immortel dans la vie pour le confier à l’avenir »[11].

Cyrille J-D Javary

 

[1] Wang Bi : 王弼 (226 – 249), le Rimbaud de la philosophie chinoise. Après avoir commenté les Entretiens de Confucius, le Dao De Jing de Lao zi, le Yi Jing et le Zhuang zi, commentaires toujours étudiés aujourd’hui 17 siècles plus tard, il est mort à … 27 ans.

[2] Grand Commentaire, Xi Ci livre 1 chap. 4. 

[3] 一陰一陽之謂道 : le dernier mot de cette phrase est le caractère DAO (TAO), dont nous savons maintenant grâce au grand sinologue suisse J-F Billeter, qu’il représente le « fonctionnement des choses ».

[4] Entretiens 12/25 四海之內,皆兄弟也  improprement traduit : « sur terre tous les hommes sont frères »

[5] 養生 yǎng shēng, un art physique chinois dont l’objectif est de « nourrir » (yǎng, un idéogramme différent de celui de yin-yang) le « vivre » (shēng).

[6] 清明節 qīng míng jié, littéralement : la fête (jié) du renouveau (qīng) de la lumière (míng).

[7] Le même idéogramme年 nián, signifie à la fois : année & récolte.

[8] 掃墓節  sǎo mù jié.

[9] Claude Larre « Les Chinois. Esprit et comportement des Chinois comme ils se révèlent par leurs livres et dans leur vie, des origines à la fin de la dynastie Ming. Ed. Lidis-Brepols, Paris 1984, p. 53

[10] et celui-ci ne dérogera pas à la règle.

[11] Elie Faure « Histoire générale de l’art » Ed. Bertillat, p. 93-94

5 Commentaires

  1. Merci Cyrille pour ce texte qui est en quelque sorte un “condensé après distillation alchimique” de ce que les Chinois t’ont appris et que tu nous partages ici,

  2. Bonjour Cyrille j’aime beaucoup le texte que tu as publié . Tu décryptes parfaitement la pensée chinoise. et ton texte sur la vie et la mort est très émouvant . Il y a au Japon une fête en août d’inspiration bouddhiste importée de Chine qui célèbre le culte des ancêtres , la fête du O Bon .
    Au plaisir de te lire á nouveau ! Maxime

  3. Merci pour ce partage Cyrille. Cette façon toute simple et pourtant hautement philosophique dont les chinois considèrent le Yin/yang, le bien/mal, la vie/la mort est d’une richesse extraordinaire. Personnellement, cette manière d’appréhender la vie me procure beaucoup de joie, d’allégresse et en fin de compte une grande sérénité.

  4. Ce n’est pas un commentaire c’est te dire Cyrille que ce que tu dis je le partage, ma mère chérie parti dans l’invisible cette année et toujours présente ici maintenant elle te salue à l’instant où je t’écris.
    Yin yang en mouvement.
    Francis Legrand

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